Le service du moine

Saint Silouane l'Athonite

Certains disent que les moines doivent servir le monde pour ne pas manger en vain le pain du peuple ; mais il faut bien comprendre en quoi consiste ce service.
Le moine est un homme qui prie et qui pleure pour le monde entier ; et c’est en cela qu’est sa principale occupation. Qui donc l’incite à pleurer pour le monde entier ?
C’est le Seigneur Jésus-Christ, le Fils de Dieu. Il donne au moine l’amour du Saint-Esprit, et cet amour remplit le cœur du moine de douleur pour les hommes, parce qu’ils ne sont pas tous sur la voie du salut. Le Seigneur, Lui-même, fut à tel point affligé pour son peuple qu’Il se livra à la mort de la Croix. La Mère de Dieu porta dans son cœur cette même compassion pour les hommes, et, tout comme son Fils bien-aimé, elle désirait de tout son être le salut pour tous les hommes.

Le Seigneur a donné le même Esprit Saint aux Apôtres, à nos saints Pères et aux pasteurs de l’Église. C’est en cela que consiste notre service pour le monde. C’est pourquoi ni les pasteurs de l’É glise ni les moines ne doivent s’occuper des affaires de ce monde, mais ils doivent suivre l’exemple de la Mère de Dieu qui, au Temple, dans le Saint des Saints, étudiait jour et nuit la loi du Seigneur et demeurait dans la prière pour le peuple.

Ce n’est pas l’affaire du moine de servir le monde par le labeur de ses mains. C’est l’affaire des gens du monde. L’homme du monde prie peu, mais le moine prie constamment. Grâce aux moines, la prière ne s’interrompt jamais sur la terre ; et cela est utile pour le monde entier, car le monde subsiste par la prière. Mais, quand la prière faiblira, le monde périra.

 

Et que peut faire de ses mains un moine ? Pour un jour de travail, il peut gagner une minime somme d’argent ; mais qu’est-ce pour Dieu ? Tandis qu’une seule pensée agréable à Dieu accomplit des miracles. Nous voyons cela par la sainte Écriture.

Le prophète Moïse priait intérieurement, et le Seigneur lui dit : « Moïse, pourquoi cries-tu vers Moi ? », et Il sauva les Juifs du désastre (Ex 14, 15). Saint Antoine assista le monde de sa prière, et non du travail de ses mains. Saint Serge* aida le peuple russe à se libérer du joug tartare par le jene et par la prière. Saint Séraphin pria intérieurement, et le Saint-Esprit descendit sur Motovilov. Voilà l’œuvre des moines.

Mais si le moine est négligent et n’est pas parvenu à contempler continuellement, dans son âme, le Seigneur, alors qu’il serve les pèlerins et qu’il assiste de ses travaux les gens du monde ; cela aussi plaît à Dieu, mais sache que c’est loin du monachisme. Le moine doit lutter contre ses passions et, avec l’aide de Dieu, triompher d’elles. Parfois le moine est dans la béatitude et vit comme dans le Paradis auprès de Dieu ; mais, parfois, il pleure pour le monde entier, parce qu’il désire que tous les hommes soient sauvés.

Aussi le Saint-Esprit a-t-Il appris au moine à aimer Dieu et à aimer le monde.

Tu diras, peut-être, qu’il n’y a plus maintenant de ces moines qui prient pour le monde entier ; mais, moi, je te dirai que lorsqu’il n’y aura plus sur terre de tels hommes de prière, alors ce sera la fin du monde, de grandes calamités s’abattront sur lui ; et il y en a déjà maintenant.

Le monde subsiste grâce aux prières des Saints ; le moine aussi est appelé à prier pour le monde entier. Voilà son service ; c’est pourquoi ne le surchargez pas par des préoccupations de ce monde qui le détourneraient de la prière. Le moine doit vivre dans une permanente sobriété ; mais s’il est entraîné dans les occupations du monde, il est forcé de manger davantage et ne pourra plus prier comme il faut, car la grâce aime à vivre dans un corps desséché.
Les hommes pensent que les moines sont une race inutile. Mais ils ont tort de penser ainsi. Ils ne savent pas que le moine est un homme qui prie pour le monde entier ; ils ne voient pas ses prières et ne savent pas avec quelle bonté le Seigneur les accueille. Les moines mènent une lutte acharnée contre leurs passions et, grâce à cette lutte, ils seront grands auprès de Dieu.

Moi-même, je ne suis pas digne d’être appelé moine. J’ai vécu plus de quarante ans dans le Monastère, et pourtant je me sens comme un novice débutant ; mais je connais des moines qui sont proches de Dieu et de la Mère de Dieu. Le Seigneur est tellement proche de nous, plus proche que l’air que nous respirons. L’air pénètre à l’intérieur de notre corps et parvient jusqu’au cœur, mais le Seigneur vit dans le cœur même de l’homme. « J’établirai ma demeure et Je circulerai au milieu d’eux... Je serai pour eux un père, et ils seront pour Moi des fils et des filles, dit le Seigneur » (II Co 6, 16-18).

Voici notre joie : Dieu est avec nous et en nous.

Est-ce que tous savent cela ? Malheureusement, pas tous, mais seulement ceux qui se sont humiliés devant Dieu et ont abandonné leur volonté propre, car Dieu résiste aux superbes et ne vit que dans un cœur humble. Le Seigneur se réjouit quand nous nous souvenons de sa miséricorde et Lui devenons semblables par notre humilité.

(Extrait du livre Starets Silouane, Editions Présence, pages 370-372)