L'Esprit compatissant - Les bases théologiques

1. Les bases théologiques

 

Selon I. Hausherr, ce serait « surtout le Saint-Esprit » qui ne jouerait chez Évagre aucun rôle appréciable dans la « montée de l’intellect vers Dieu ». S’il en était ainsi, on ne serait même pas en droit de parler d’une « spiritualité » du moine pontique ! Commençons donc par les bases théologiques de celle-ci.

Fidèle au commandement du Ressuscité (Cf. Mt 28, 19), l’Église a toujours baptisé des enfants « au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit » (Cf. Ep. fid. 11, 11 s.). Depuis l’âge apostolique, les croyants rendaient donc aussi « gloire au Père et au Fils et au Saint-Esprit » (Basile de Césarée, Spir. & 67 s.), tout en maintenant évidemment qu’il n’y a qu’« un seul Dieu » (1 Cor 8, 6, cf. Ep. fid. 3, 30 s.). Il s’en suit nécessairement qu’« il faut confesser que le Père est Dieu, que le Fils est Dieu et que le Saint-Esprit est Dieu, comme l’ont enseigné les divines paroles [de l’Écriture] et ceux qui ont de celles-ci une intelligence plus élevée » (Ep. fid. 2, 14 s. ; 3, 36 s.).

À l’époque où Évagre fut, à Constantinople, diacre de Grégoire « le théologien » (379-381), cette confession que l’on considérait donc comme traditionnelle et apostolique, était mise en question par les pneumatomaques, qui accusaient les orthodoxes de « trithéisme » (ibid. 2, 17)) parce qu’ils ajoutaient à la confession de la divinité du Fils, proclamée en 325 à Nicée, celle de l’Esprit. L’accusation était infondée, mais il faut bien admettre que l’habitude peu réfléchie des orthodoxes de parler, à propos des trois hypostases consubstantielles, d’une « différence au point de vue du nombre » bien qu’il n’y ait « pas coupure au point de vue de la substance » (Grégoire de Nazianze, Oratio 29, 2, SC 250, p. 178/179), et même de « compter ensemble » (synarithmein) les hypostases (Id. Oratio 32, 17 s., SC 250, p. 309/309), prêtait le flanc aux insinuations des « dialecticiens" ariens.

Face aux difficultés que la proclamation de la « consubstantialité » du Fils au Père avait créée dans l’Église, parce que le terme homoousios n’était pas d’origine biblique, Basile le Grand avait préféré ne pas parler explicitement de la « consubstantialité » aussi de l’Esprit Saint. Dans son Epistula fidei, que nous avons citée à plusieurs reprises, écrite en 381 à Constantinople et « sous les yeux de Grégoire de Nazianze » pour ainsi dire, Évagre renonce à de tels calculs tactiques. Habilement, il convainc les pneumatomaques d’une erreur grossière puisqu’ils transposent au plan de la Divinité ce qui n’est valable qu’au plan de la créature : la notion du nombre. Dieu est « un" et « unique" — et les hypostases sont « trois", comme il dira peu après (KG VI 10-13) — non point « par le nombre » mais « par nature »[6]. Il s’en suit que « “un” et “unique” est dit dans l’Écriture au sujet de Dieu non point par opposition au Fils ou à l’Esprit Saint, mais contre ceux qui ne sont pas des “dieux” et que l’on appelle faussement ainsi » (Ep. fid. 3, 24 s., cit. Dt 32, 12 ; 1 Rois 7, 4 ; 1 Cor. 8, 5-6. ).

Évagre n’éprouva donc aucune difficulté à confesser explicitement que le Saint-Esprit est « de la même nature que le Père et le Fils » (Ep. fid. 11, 39 s.), autrement dit qu’il est « consubstantiel au Père et au Fils » (ibid. 10, 32, cf. 10, 11. ).

 

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Parmi les arguments dont Évagre se sert dans sa démonstration, il y en a un qui nous intéresse ici particulièrement. Au baptême, l’homme est en quelque sorte re-créé. L’apôtre dit en effet : « Si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle création » (2 Cor. 5, 17). Le baptême est conféré « au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit » (Ep. fid. 11, 9-14). Or, si l’Esprit n’était lui-même qu’un « esclave", c’est-à-dire une créature, comment pourrait-il nous libérer par le baptême de l’esclavage ? Comment pourrait-il nous sanctifier si il n’était pas « saint par essence » et « source de sanctification », mais possédait lui-même sa « sainteté » à l’instar de toute créature, seulement comme une chose acquise (epiktêton) ? (ibid. 10, 6-11). La conclusion est donc inévitable : « Celui qui ne reconnaît pas la divinité du Saint-Esprit ôte toute valeur au baptême » (In Prov. 22, 28 ; G. 249, 6 s.). Mais de la sorte la « vie spirituelle » aussi est privée de tout fondement ontologique !

 

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Voici pour la théologie au sens dogmatique. Voyons maintenant ce qu’il en est du rôle du Saint-Esprit dans la theologia. Il ne sera pas nécessaire d’inventorier tous les textes, assez nombreux d’ailleurs. Il suffira d’en dégager les lignes fortes qui nous fourniront une clef de lecture de toute son œuvre.