Qu'est-ce que le repentir ?

    - Le repentir -

Jean-Claude Polet

Je suis heureux de pouvoir vous parler d’un sujet particulièrement profond, — je vais essayer de vous le faire voir —, un sujet  révélateur de la spécificité de la foi chrétienne telle que la tradition orthodoxe, et l’enseignement de saints d’aujourd’hui nous l’ont enseignée.

Comment définir le repentir ?

Ce mot de repentir n’est plus très à la mode et, dans le langage courant, il a tendance à ne dé­­signer qu’une espèce de regret. Ce mot, dont nous allons découvrir le sens profondément chré­tien, a fait l’objet, depuis longtemps déjà, d’une édulcoration, d’une diminution de gravi­té, comme tous les mots, d’ailleurs, qui ont une origine religieuse et qui impliquent la respon­sa­bilité d’une faute, car l’homme moderne n’aime pas se sentir en faute et évacue volontiers le concept de culpabilité.

La psychologie et la morale, aujourd’hui, préfèrent trouver à toutes les fautes des causes extérieures ou, au moins, des circonstances atténuantes, et l’on préfère qua­lifier les fautes d’« erreurs » ou d’« actes manqués ». On se prémunit ainsi, inconsciem­ment, du danger de voir le repentir se rappeler à la conscience collective et individuelle et de retrouver son lien avec le péché, le péché, un mot, lui aussi, évité ou réduit à un sens particulièrement édulcoré, comme dans « péché mignon ».

Il est clair que cette euphémisation du mot repentir et du mot péché signale que ces mots avaient à l’origine, ou ont eu pendant une longue tradition, un sens décisif pour la vie de la conscience, en l’occurrence pour la conscience religieuse.

Cette dérive du sens[1] est d’ailleurs implicitement rapportée dans les dictionnaires de la langue française des XIXe, XXe et XXIe siècles.

Dans les dictionnaires[2], et donc dans la conscience ordinaire de notre temps, le repentir reste quand même défini comme un sentiment provoqué par la conscience d’une faute, d’un péché. Cette conscience douloureuse est celle du regret amer d’avoir fait ce qu’il ne fallait pas ou de n’avoir pas fait ce qu’il fallait. Cette conscience triste suscite la promesse de racheter la faute, et de changer de résolution.

Comme on le voit, même si les dictionnaires mentionnent l’origine religieuse de la réalité et du concept de repentir, ils en restent à une définition morale et psychologique, ce qui correspond d’ailleurs à la manière dont l’opinion moyenne, aujourd’hui, considère la conscience religieuse, une conscience arriérée, faite d’entraves à la liberté et emprisonnée dans le complexe de culpabilité, un complexe contre lequel le monde moderne, surtout depuis la révolution psychanalytique, a voulu combattre en se fondant sur les dessous de la psychologie et de la morale, l’inconscient, et en faisant de ces dessous l’origine absolue et exclusive des dérapages de la conscience coupable.

Ce combat contre la gravité du repentir, réduit à un simple regret susceptible de réparation, apparaît clairement dans la signification dérivée que repentir a prise en peinture où il désigne le « changement apporté, [la] correction faite en cours d’exécution (à la différence du repeint, fait après coup) ». On est même allé, dans la dérive  dérisoire du sens du mot, jusqu’à appeler repentirs de longues boucles de cheveux roulés en hélice ou en tire-bouchon que les femmes, au XIXe siècle, laissaient pendre des deux côtés du visage. Le repentir, dans ce cas-là ne signifie plus que le retour d’un mouvement sur lui-même.

Cela dit, il ne s’agit pas de nier la pertinence de la psychologie moderne, ni l’opportunité de la psychiatrie, ni l’éventuelle efficacité de la psychanalyse, qui permettent de soigner, de prendre en charge, voire de guérir des affections psychiques ou, à tout le moins, de faciliter la sortie du complexe de culpabilité qui entrave parfois lourdement l’équilibre des personnes en proie aux problèmes d’une existence limitée aux horizons profanes, horizons sans aucune échappée authentiquement spirituelle.

Beaucoup de gens sans religion en sont d’ailleurs arrivés à parler de spiritualité à propos des diverses superstructures théoriques fondées par la psychologie, embarquant d’ailleurs la morale dans leur bagage, et considérant la psychologie des profondeurs (C. G. Jung) ou la psychanalyse (Freud-Lacan) comme la doctrine suprême, le ciel même de toute solution à tous les problèmes inhérents à l’identité anthropologique. Cela est allé, notamment en Occident, jusqu’à assimiler la confession sacramentelle et l’entretien psychiatrique, réduisant ainsi l’entretien de confession à ses dimensions morales et psychologiques.

Tout cela, donc, qui est assez répandu aujourd’hui, en revient à assimiler psychologie et spiritualité.

C’est ici, cependant, qu’il faut marquer sinon une rupture, au moins un temps d’arrêt, car s’il y a une certaine continuité entre psychologie, morale et spiritualité, il y a aussi, et surtout, un point de disjonction entre elles, que vous verrez apparaître, du moins je l’espère, dans la suite de mon exposé, où je vais envisager la signification du repentir tel qu’il est envisagé dans la tradition chrétienne orthodoxe, une tradition ravivée et actualisée par des saints et des pères spirituels providentiellement actuels.

Il y a, en effet, un autre niveau de sens au repentir, que les dictionnaires de langue n’abordent pas, qui est le niveau proprement spirituel. Et c’est à ce niveau, à ce degré, à ce mode et aux modalités du repentir que nous allons nous attacher. Et nous verrons qu’à ce niveau, les choses, même psychologiques et morales, prennent une tout autre tournure.

Pour prendre conscience et décrire le repentir dans son acception spirituelle chrétienne et orthodoxe, je me référerai à l’enseignement de saint Silouane, de saint Sophrony et de l’archimandrite starets Syméon, disciple de saint Sophrony. Ils sont tous trois morts, mais ils ont laissé des écrits. Le livre de saint Sophrony sur saint Silouane et ses livres personnels  sont tous publiés en français et diffusés dans les librairies religieuses. Pour ce qui est de l’archimandrite starets Syméon, l’Association Saint-Silouane l’Athonite, dont je suis le Secrétaire, a publié un livre à son propos, que je vous recommande vivement[3]. Je citerai d’ailleurs longuement des passages de ce livre.

Pour ces trois pères spirituels, comme pour la tradition spirituelle orthodoxe, le repentir est le premier élan de la vie spirituelle et commence, en effet, par la conscience que l’on a de ses manquements psychologiques ou moraux, de ses fautes, de ses péchés et, plus profondément encore de ses propres limites personnelles et de ce que, comme le dit saint Paul, « le bien que je veux, je ne le fais pas, mais le mal que je ne veux pas, je le pratique » (Romains, 7, 19, trad. Osty-Trinquet). Toutes nos insuffisances diverses, tout ce que l’Eglise appelle « nos péchés volontaires ou involontaires », qui contribuent d’ailleurs largement à l’éveil de notre conscience, sont, naturellement presque, l’objet de notre repentir psychologique et moral. Nous regrettons, nous cherchons à ne plus recommencer, nous souhaitons même, — ce qui n’est que rarement possible—, réparer les dégâts que nous avons causés, nous sommes tristes, accablés parfois jusqu’au remords. Nous sommes dans une certaine déréliction en raison de notre comportement et nous allons parfois jusqu’à nous mépriser, nous détester, et jusqu’à être tentés par la volonté de supprimer la cause de tout ce gâchis, en nous supprimant. Mais c’est là où les choses ne doivent absolument pas aller, car il y a en chacun de nous, et d’une manière toute spéciale pour nous qui sommes baptisés, la présence de l’Esprit Saint, et dans notre conscience le point d’appui de notre éveil spirituel, la porte d’accès à la véritable spiritualité, de l’intellect et du cœur, qui se situe au degré supérieur de notre être et de notre conscience et qui est, précisément et en toute rigueur de terme, la vivante présence en nous des énergies de l’Esprit Saint, qu’il nous faut prier pour ne pas désespérer de nous et de tout. Car c’est Lui le Consolateur, plein de miséricorde et plein d’amour.

Je vais vous citer, pour illustrer ce que je viens de dire, un texte de l’Archimandrite Starets Syméon. Il écrit :

« Voir ses péchés conduit au repentir. L’enfant prodigue qui a pris conscience que sa vie était pleine de vanité, de déceptions et de douleur a expérimenté que le monde le trompait. Mais il ne suffit pas de réaliser le vide ou la tromperie du monde, il faut se tourner vers Dieu. Il n’est pas resté là où il était à se lamenter sur sa vie misérable, mais il a dit : “Je me lèverai et je retournerai vers mon père, et je lui dirai que j’ai péché contre lui.” Le repentir ne doit jamais être accompagné du désespoir qui détruit tout.

« A notre époque, malheureusement, beaucoup de gens font l’expérience du vide de notre société, du vide de l’avenir. Il m’arrive de demander à des jeunes gens qui viennent au monastère s’ils pensent que cela ira mieux plus tard. Et maintenant, de plus en plus souvent, ils répondent que ce sera de plus en plus difficile. Les jeunes à notre époque vivent la tragédie de notre siècle, sans avoir l’espérance que globalement cela puisse aller mieux. Certains essaient individuellement de s’en tirer, en travaillant. Les autres restent dans l’inactivité et la passivité et, dans le pire des cas, ils ont recours à la drogue. Un grand désespoir pèse sur notre société. Car même l’idée d’une révolution qui amènerait une amélioration du sort des gens n’a plus de crédit. Il est donc très important que, dans la prise de conscience du vide, on sache se tourner vers Dieu d’où vient la lumière, d’où vient la vie. C’est cela le repentir sans désespoir. »[4]

Il nous faut, en effet, accepter nos limites et les fautes qui en sont les conséquences, en prendre conscience, les avouer, les confier et confier tout notre être au Consolateur. Il nous faut nous accuser nous-mêmes et tirer les conséquences de notre indignité, mais ne pas désespérer. On se souvient de la phrase, à la fois terrible et absolument exaltante que saint Silouane entendit dans son cœur : « Tiens ton esprit en Enfer et ne désespère pas ! ». Ce qui nous permet de ne pas désespérer,  c’est la foi en l’Amour de Dieu, en l’Amour qu’est Dieu. Quel que soit notre péché, Dieu nous aime : voilà la certitude, la clé de l’acceptation du repentir, le repentir qui devient alors la source de l’humilité et de l’espérance.

Voilà pour ceux qui se sentent écrasés par leurs limites et, conséquemment, par l’absence de sens de leur existence.

Cependant, il y en a beaucoup qui ne se sentent pas mal à l’aise d’être ce qu’ils sont. Et il peut nous apparaître que nous ne sommes en faute que de peu de choses, et aussi peu coupables que possible.

Pour nous éclairer sur cette question, je vais vous lire un autre passage du livre de l’Archimandrite Starets Syméon, un passage très pertinent, qui nous montre que, dépassant ou contournant l’ordre psychologique et moral de la conscience coupable, le repentir conduit véritablement à l’ordre ontologique, à la réalité proprement spirituelle, c’est-à-dire à l’univers de la sanctification où chaque homme doit être introduit pour être mené, par sa collaboration avec la grâce de Dieu, vers la sainteté à laquelle il est appelé. L’Archimandrite Syméon écrit :

« Vous connaissez tous la prière que l’on dit juste avant la communion : “Je crois Seigneur et je confesse que Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant, venu dans le monde pour sauver les pécheurs dont je suis le premier.” C’est un passage de la première Épître de saint Paul à Timothée (Tm 1, 15). Et l’on peut se poser cette question : comment saint Paul, que nous considérons tous, après sa conversion sur le chemin de Damas, comme l’un des plus grands saints de toute la chrétienté, avec tous les apôtres, comment ce saint par excellence peut-­il dire : “De tous les pécheurs, dont je suis le premier” ? Si ce n’est pas une hyperbole byzantine, com­ment expliquer cette phrase ? C’est à ce sujet que j’aimerais dire quelques mots.

« À vrai dire, saint Paul n’est pas le seul à affirmer cela ; tous les saints répètent, d’une manière ou d’une autre, qu’ils sont pécheurs, qu’ils sont indignes du Paradis. Ils se condamnent eux­mêmes et se consi­dèrent pécheurs, en vérité. Comment est­-ce possible ? Comment pourrais­-je dire cela : je n’ai tué personne, je n’ai pas com­mis de grands crimes... Comment puis-­je dire que je suis le plus grand des pécheurs, le premier des pécheurs ? Il me semble que l’on peut donner une réponse. Et peut­-être même trois réponses.

« La première réponse est que, quand quelqu’un est vraiment loin de Dieu, son âme, sa conscience perd la conscience du péché, devient insensible. Et plus un homme est pécheur, plus il se sent bien, tout à fait bien. Parce qu’il s’est éloigné de Dieu, son âme s’est endurcie, a perdu sa sensibilité à l’égard de ce qu’on peut ap­peler le mystère du mal, qui est une perte de communion avec Dieu et, au contraire, une communion avec le diable. Par consé­quent, plus on s’éloigne de Dieu, plus on a bonne conscience, mais plus on se rap­proche de Lui, plus on perçoit l’immense distance qui nous sépare de la sainteté de Dieu. C’est comme si nos yeux s’ou­vraient. Nous étions aveugles, mais peu à peu nos yeux s’ouvrent et voient ce qu’est la sainteté de Dieu, et nous comprenons que, dans notre état, nous sommes extrê­mement loin de cette sainteté. Et alors, il ne s’agit plus tellement d’une comparai­son avec les autres, mais simplement de la conscience aiguë d’une distance extrême, quasi infinie entre moi et Dieu. Parce que je suis infiniment différent de Dieu, qui est le seul Saint. C’est pour cela que le mot saint est particulièrement important pour parler de Dieu. Donc, la sainteté de Dieu nous fait prendre conscience de notre état de pécheur d’une manière radicale.

« Et voici le deuxième point, qui peut permettre de mieux saisir cette phrase, cette expression. Quand on se rapproche de Dieu, si l’on mène une vie qui entend prendre au sérieux la révélation du Christ, on mène, ce qu’on appelle une vie selon les commandements du Christ. Lorsqu’on est loin de Dieu et de l’Évangile, ces com­mandements ne semblent pas très élevés ; c’est quelque chose d’assez banal, finale­ment. Mais si les mots qu’ils utilisent sont simples, la réalité qu’ils décrivent ne l’est pas. Quand on est un peu aveugle spiri­tuellement, on ne voit pas les dimensions, cette fois-­ci, pas tellement de la sainteté de Dieu, mais les dimensions réelles des commandements de Dieu : aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toute son intelligence, et son prochain comme soi­-même. Cependant, plus on vit selon les commandements, plus on découvre qu’ils sont, finalement, prati­quement infinis ; plus on avance, plus ils deviennent grands, et nous sommes de plus en plus incapables de les accomplir en vérité. Donc, cette prise de conscience que les commandements du Christ nous dépassent totalement nous fait, en même temps, prendre conscience que, en effet, nous sommes des pécheurs, parce que nous sommes à mille lieues de ces com­mandements. Je prends juste en exemple un passage du starets Silouane, qui dit que, de nos jours, il y a des miracles. Il y a toujours des miracles... Mais c’est un miracle très grand quand un homme aime un pécheur. Il est vrai que, vu de l’exté­rieur, on peut se demander ce qu’il y a là de miraculeux. Mais si l’on s’examine soi­-même et si l’on considère comment se manifeste notre amour envers notre prochain, on s’aperçoit que l’on aime, au fond, selon des critères subjectifs : les gens qui nous sont sympathiques, les gens que nous aimons naturellement, spontanément, ceux qui nous font du bien, ceux que nous avons intérêt à ai­mer parce qu’ils peuvent nous être utiles. Nous nous basons donc sur des critères d’égocentrisme, d’égoïsme, ou bien des critères moraux ou de justice. Quelqu’un qui est mauvais, selon le critère moral, ou qui a été condamné par les lois, nous avons énormément de peine à l’aimer. Or, Dieu est amour et Lui, Il dépasse com­plètement ces catégories de morale ou de justice, parce que, justement, Il aime les bons et les mauvais, ce qui est un scandale pour les bien­pensants. Un homme, di­sons correct, dirait : “Comment peut-­on aimer les assassins, les mauvais ?” Et voilà que Dieu aime les bons et les mauvais, les justes et les injustes, parce qu’Il est amour et ne se gouverne pas, comme nous le faisons, sur des critères extérieurs de mo­rale ou de justice. Donc, lorsque nous comprenons quel miracle constitue cet exemple que donne le starets Silouane, – parce qu’“aimer un pécheur” dépasse nos manières d’agir d’hommes déchus  –, nous entrons déjà dans la manière d’être, de vivre et d’agir de Dieu Lui­-même, car Dieu aime les pécheurs. La grandeur et la profondeur des commandements du Christ nous apparaissent dans toutes leurs dimensions et, à ce moment-­là, on peut dire : “Vraiment, je suis nul, je suis le plus grand des pécheurs.”

« Le troisième point qui permet un peu de comprendre cela, c’est justement le vrai amour, le vrai amour du prochain qui inclut l’amour du pécheur, parce que le vrai amour que nous apprenons du Christ consiste à se vider de soi-­même pour prendre en soi le prochain, notre pro­chain, y compris son péché. Et si j’aime vraiment quelqu’un de cet amour chrétien qui est “aimer son prochain comme soi­-même”, il devient réellement un alter ego et, à ce moment-­là, je prends en moi égale­ment son péché. Je ne laisse plus son péché à l’extérieur, je ne dis pas : “Ça le regarde, qu’il aille en enfer, c’est pas moi qui ai fait ça.” Le vrai amour dit : “Je prends sur moi son péché.” Et c’est ce qu’a fait le Christ. Quand on dit que le Christ est mort sur la croix pour tous les hommes, cela veut dire qu’Il s’est identifié à l’humanité dé­chue, pécheresse, et Il n’a pas dit : “Ça les regarde.” Il a dit : “Non, je deviens mau­dit pour eux” ; car il est dit : “Maudit soit celui qui pend à la croix !” (Galates 3, 13). Il est devenu péché, Lui qui était sans péché, Il est devenu malédiction, Lui qui était le Saint, parce qu’Il s’est ouvert à toute l’hu­manité, telle qu’elle était avant lui, de son temps et après Lui. Il a assumé le péché du monde entier et a accepté cette mort que Lui­-même ne devait d’aucune ma­nière recevoir, mais Il l’a reçue en priant pour ceux qui Le crucifiaient, pour sauver l’humanité. Et ça, c’est le vrai amour, vous comprenez ? L’amour du prochain.

« Il faut s’efforcer de ne plus se dissocier, “pharisaïquement” pourrait-­on dire, du péché de l’autre. Le pharisien disait : “Je ne suis pas comme celui-­là, ce publicain ; je suis différent.” Or, le vrai amour dit au contraire : “Je suis lui, et je prends sur moi son péché.” Si je réussis vraiment, avec l’aide de Dieu, à faire cela, on comprend que je puisse dire : “Je suis le plus grand pécheur du monde”, parce que mainte­nant j’assume ce péché, mais en moi, si je le fais avec amour, ce péché est comme guéri, en quelque sorte, comme transfi­guré. Et cet amour devient vraiment un amour salvateur. Donc, cette expression de saint Paul et de tous les saints, n’est pas une hyperbole littéraire ou psycholo­gique, elle exprime quelque chose de très profond, d’ontologique, c’est de l’ontolo­gie, ce n’est pas seulement une expression pieuse.

« J’ouvre ici une parenthèse. Pour expli­quer un peu plus cet amour du prochain jusqu’au point de l’assumer, prenons le Dimanche du Pardon. Vous savez que, le Dimanche du Pardon, dans les églises, on se demande mutuellement pardon. Chez nous [au monastère Saint­-Jean­Baptiste], il y a des tas de gens que je ne connais pas qui viennent et on se dit mutuellement pardon. Je ne leur ai rien fait, et eux, ils ne m’ont rien fait. Mais si l’on envisage le pé­ché d’une façon plus universelle, tout mon péché nuit aux autres, tout mon péché est un poids qui pèse sur l’ensemble de l’hu­manité. Donc, je deviens débiteur vis­-à-­vis de tout homme ; chaque fois que je com­mets un péché, je deviens débiteur de tous les autres hommes et je dois leur demander pardon. Je demande : “Remets-­nous nos péchés comme nous les remettons à ceux qui ont péché contre nous.”

« Pour être capable de demander par­don, il faut évidemment acquérir la vertu de l’humilité. On ne peut pas aimer son prochain pleinement si l’on peut mesurer, en soi, quelque degré de péché comme l’orgueil, ou la vaine gloire, ou des choses semblables. Un tel amour qui pardonne nécessite l’unique vertu que le starets Silouane demandait constamment à Dieu : l’humilité. Il y a, en effet, une double voie qui conduit au salut : c’est l’humilité et l’amour ; et une double voie qui mène à la perdition : c’est l’orgueil et la haine du prochain. Et nous avons constamment devant nous, à chaque instant, un choix à faire : “Sur quel chemin est-­ce que je me trouve ?”. »[5]

Comme on peut le voir dans ces citations de l’Archimandrite Starets Syméon, le repentir conduit, par la prise de conscience de notre indignité et par l’humilité qui en découle, au dépassement de tous les critères psychologiques et moraux du jugement humain et nous hisse au niveau de l’amour tel que Dieu l’exerce à notre égard et tel que le second commandement nous demande de l’exercer à l’égard des autres. Ce mouvement, qui atteint le niveau spirituel proprement chrétien, fait en sorte que l’amour que nous donnons aux autres et que Dieu nous donne nous revient, comme une image dans un miroir, et nous élève vers la sainteté, qui est le rayonnement de l’Être de Dieu, le mode de participation et de conjonction à l’Amour qu’est Dieu. Et c’est cela qui permet aux saints d’être saints à nos yeux comme en soi, alors qu’ils sont, quant à eux, à leurs propres yeux, toujours en défaut de correspondance avec la sainteté de Dieu, car ils sont, bien moins que nous mais fondamentalement comme nous, limités, imparfaits, pécheurs, et, au début comme à la fin de tout, de simples créatures tirées du néant, déchues de surcroît, et destinées, sans l’amour créateur de Dieu, sans la puissance de la Résurrection du Christ et sans l’énergie de l’Esprit Saint, à retourner, comme nous, à ce néant dont ils sont sortis. Ce retour au néant, dont les athées tenaces, dans leur désespoir impératif et méprisant, sont parfaitement conscients, et irrémédiablement convaincus. Mais notre foi, comme celle de saint Silouane, « ne désespère pas ».

Le repentir, qui assume notre péché et le péché du monde et  le confronte à la sainteté de Dieu, conduit à l’humilité, la véritable humilité du Christ, qui a pris sur Lui tout le péché du monde. Le repentir est la source des énergies spirituelles, c’est-à-dire du Saint-Esprit, pour nous chrétiens qui savons d’où elles viennent.

Comme vous le voyez, le repentir est non seulement la clé de l’humilité, mais le moteur qui conduit sur la voie de la sainteté et de l’acquisition du Saint-Esprit, c’est-à-dire des énergies de l’Amour qu’est Dieu, qui, dans son infinie Espérance et sa Miséricorde sans faille, aime les justes et les injustes, et attend, comme le père de la parabole du Fils prodigue, le retour de ses enfants vers la Joie et la Fête que Son humilité prépare.

Voilà, cher amis, ce qu’il me semblait devoir vous dire à propos du repentir.

Dès le moment où nous acceptons nos limites, nos insuffisances, nos péchés, — c’est-à-dire tout ce qui a trait aux réalités psychologiques et morales qui nous concernent, en mal comme, apparemment, en bien — et que nous les confrontons à la sainteté, à la miséricorde, à l’amour de Dieu, l’élan spirituel du repentir est à l’œuvre, qui ouvre la voie au progrès dans l’humilité, qui est la pierre d’angle de la connaissance et de l’amour de Dieu et du prochain.

Et quelles sont les personnes les plus à même de nous aider dans ce chemin de repentir. Il est évident, à mes yeux, que c’est le père spirituel qui est la personne indiquée par excellence pour le faire. Il apaisera nos difficultés et nos souffrances  psychologiques et dénouera nos scrupules et nos sentiments de culpabilité. Il nous assurera du pardon de Dieu.  Mais, surtout, il nous permettra de nous hisser au niveau spirituel où le repentir conduit. Mais, pour cela,  il faut que ce père spirituel soit vraiment excellent et qu’il puisse discerner ce qui est, dans le repentir, dans ses prémisses ou les signes avant-coureurs de sa finalité, ce qui est de l’ordre du psychologique et du moral, car le repentir doit se défier absolument de la complaisance que l’on peut entretenir à l’égard des domaines psychologiques et moraux. Il faut que le père spirituel puisse identifier et dépasser les attitudes néfastes de la conscience psychologique naturelle qui, soucieuse de se retourner constamment sur elle-même cherche en elle une perfection ou une satisfaction de soi qu’elle ne peut avoir, ni obtenir, par nature, car elle est, par définition, limitée et déchue. Il faut aussi qu’il puisse identifier et dépasser les attitudes, elles aussi néfastes, de la conscience morale rongée par le scrupule et par le sentiment d’une irrémédiable culpabilité, car le repentir exige, pour s’accomplir au-delà des niveaux psychologique et moral, de prendre son envol vers son niveau proprement spirituel, et cela implique que soient dépassés les états morbides de la conscience psychologique ou morale, qui ne peuvent conduire qu’au sentiment d’abandon de soi à soi et à ses seules forces, c’est-à-dire, finalement, imparablement, au désespoir.

En l’absence d’un père spirituel, et aussi bien lorsqu’on bénéficie de cette guidance, il reste la participation à la liturgie eucharistique, avec fréquente communion, la confession et la prière personnelle intense, en particulier la prière de Jésus, prière par excellence, où l’Esprit Saint Lui-même, le Consolateur, vient à notre secours. Tout cela est finalement loin, très loin des pièges sentimentaux dont la conscience psychologique est on ne peut plus généreuse, et en défiance de la conscience morale tenaillée par la culpabilité, que la conscience psychologique vient constamment alimenter.

 



[1] Nous le savons, le sens des mots évolue, change, se diversifie. Les mots subissent au cours de l’histoire, et dans les divers usages qu’on en fait, des variations et des mutations parfois importantes, au point que, en fonction du contexte et des thèmes abordés, le sens peut parfois, comme les élastiques, s’étirer très largement, jusqu’à s’ouvrir sur des significations parfois très éloignées les unes des autres.

[2] Nous avons consulté le Dictionnaire de la langue française de Littré, le Dictionnaire étymologique de la langue française de Bloch-Wartburg, le grand Robert, Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, le Dictionnaire historique de la langue française, dirigé par Alain Rey).

 

[3] Hommage à l’Archimandrite Starets Syméon (1928-2009),  Buisson Ardent. Cahiers Saint-Silouane l’Athonite, Hors-série, Paris, Editions du Cerf, 2012, 466 p. ISBN : 978-2-204-09762-8. A commander aujourd’hui, en direct, à l’Association Saint-Silouane, le Cerf ayant cessé de le diffuser. (25 € + port).

[4] Hommage à l’Archimandrite Starets Syméon (1928-2009),  Buisson Ardent. Cahiers Saint-Silouane l’Athonite, Hors-série, Paris, Editions du Cerf, 2012, 466p. ISBN : 978-2-204-09762-8, P. 267.

[5] Hommage à l’Archimandrite Starets Syméon (1928-2009),  Buisson Ardent. Cahiers Saint-Silouane l’Athonite, Hors-série, Paris, Editions du Cerf, 2012, pp. 292-295.