Le printemps des âmes

Le printemps des âmes

En hommage au Père Placide, membre de notre Comité, né au Ciel le 7 janvier 2018

 Homélie du Père Placide pour le Dimanche du Pharisien et du Publicain

(Lc, 18, 11-14)

 

 Le 28 Janvier 2007, au Monastère de Solan

 

Le Dimanche du Publicain et du Pharisien inaugure la période de l'année liturgique qui nous achemine vers Pâques, vers la fête de la Résurrection. Nous avons d'abord les dimanches de préparation au Grand Carême, qui commencent par ce dimanche du Pharisien et du Publicain, et qui se poursuivent par la suite des dimanches de Carême pour aboutir à la Grande Semaine et à Pâques.

 En effet, ce dimanche du Pharisien et du Publicain constitue une merveilleuse introduction à ce temps de préparation au Carême dans lequel nous rentrons. D'emblée, il fixe notre regard sur ce qui va être l'essentiel de notre effort de Carême. La chose essentielle, ce n'est pas le jeûne; certes le jeûne est important, parce que c'est le jeûne qui permet à nos sentiments intérieurs de repentir, de prendre corps véritablement, de s'inscrire dans notre être. Le jeûne, à cet égard, est un élément très important dans notre effort de Carême, mais il n'est pas l'essentiel.

 L'essentiel, c'est justement ce que nous enseigne l'Evangile du Pharisien et du Publicain ne pas imiter le Pharisien et imiter le Publicain, Le Pharisien s'enorgueillit, et s'enorgueillit particulièrement en jugeant les autres, en jugeant ce Publicain qui est là près de lui. C'est un effort de Carême important, de s'exercer à ne pas juger les autres. Le Seigneur nous a dit que c'est selon la mesure que nous employons avec les autres que nous serons jugés. Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés; jugez, et vous serez jugés; et vous serez condamnés, si vous condamnez les autres.

 Il y a bien des manières de juger les autres. On peut juger ceux qui ont sur nous une autorité : il y a une certaine manière de critiquer l'autorité qui est non seulement une façon de juger, mais aussi une façon de pratiquer cette forme d'orgueil particulièrement pernicieuse qui est le refus de toute autorité, qui est finalement cette tentation de s'élever au-dessus de tous. Il y a encore bien d'autres manières de juger : nous pouvons juger non pas seulement ceux qui d'une manière ou d'une autre exercent sur nous une autorité, mais nous pouvons juger également ceux qui sont sur le même plan que nous, et cela est une autre manière de nous élever, une forme d'orgueil très pernicieuse. Nous sommes exposés toute la journée à juger ainsi en regardant les autres, si nous n'avons pas un regard d'humble amour à leur égard.

 

Certes, nous pouvons constater que telle ou telle chose n'est pas dans l'ordre, que telle ou telle attitude ou comportement est regrettable, mais c'est toute autre chose que juger. Juger, c'est s'estimer supérieur aux autres parce que nous les condamnons dans notre cœur, et cela nous ferme véritablement la porte du repentir; cela nous ferme la porte du royaume de Dieu, car c'est par le repentir que nous pouvons y entrer.

 Oui, le premier effort que nous devons faire dans notre Carême, c'est d'arriver à faire taire en nous toutes ces formes de critiques et de jugement à l'égard d'autrui, de tous ceux qui d'une manière ou d'une autre ont une autorité sur nous, depuis le Patriarche jusqu'à notre higoumène que nous sommes toujours tentés de juger ou de critiquer, mais aussi d'arriver à nous abstenir de juger qui que ce soit, et cela en ayant une attitude de compassion, d'amour envers tous. C'est par là que l'humilité s'inscrira d'abord en nous.

Et ensuite, nous devons nous efforcer d'imiter le comportement du Publicain. Comme lui, nous reconnaître pécheur. Se reconnaître pécheur, c'est cela qui nous empêche fondamentalement de juger autrui les deux choses sont intimement liées.

 Et quand nous nous sommes reconnus pécheurs, il faut confesser notre péché. Le seul moyen d'être pardonné de tous nos péchés, c'est de les confesser devant Dieu, une confession qui procède d'une humilité véritable et profonde.

Car le jeûne n'a de sens que dans la mesure où il est l'expression de l'humilité. Dans les apophtegmes et les sentences des pères du désert, nous lisons qu'un jeune moine vint un jour interroger son ancien et lui dire:

 - Père, à quoi servent nos jeûnes, nos veilles, toute cette austérité de notre vie?

Et l'ancien lui répondit :

- Ils servent à rendre notre âme humble.

Ce qui nous est demandé, ce ne sont pas des exploits dont nous serions fiers, mais, au contraire, simplement de traduire dans certains comportements une attitude profonde de notre âme, qui est l'humilité.

L'humilité n'est que l'envers de la charité, l'envers de l'amour de Dieu et de l'amour du prochain, et c'est ce qui fait toute sa grandeur. L'humilité s'exprime bien sûr dans la prière, dans la manière dont nous nous adressons à Dieu, comme nous le voyons dans l'Évangile d'aujourd'hui. Il oppose en contraste la prière orgueilleuse du Pharisien et la prière pénétrée d'humilité du Publicain.

 Mais l'humilité ne s'exprime pas seulement en paroles, ces paroles fussent-elles adressées à Dieu. L'humilité se traduit concrètement ou s'obtient, si on peut dire, par un certain nombre d'attitudes intérieures, un certain nombre de vertus. Comme disait un Père du désert : «Personne ne peut dire ce que c'est que l'humilité, l'humilité est ineffable ». On peut la posséder, sans pouvoir exprimer ce qu'elle est ; on peut dire cependant comment on l'obtient, par quelles manières se comporter, par quelles pratiques nous pouvons y parvenir, quelle en est la voie. Et cette voie, si nous écoutons toujours les saints pères, peut se résumer dans une sorte de « trinité de vertus » : obéissance, patience, bienveillance.

 Obéissance d'abord : c'est le grand moyen de parvenir à l'humilité. Ne jamais chercher à imposer notre volonté aux autres, sauf quand il s'agit bien sûr de choses essentielles, de choses qui concernent la foi, qui concernent notre fidélité à Dieu. Le renoncement à tous nos goûts, à nos préférences, à nos idées personnelles, c'est cela l'obéissance; elle ne se résume pas à la soumission à l'autorité, qui n'en est qu'un aspect. C'est une attitude beaucoup plus universelle de renoncement à notre volonté propre. Cette volonté propre qui, dit encore un des saints pères, est comme un mur d'airain entre nous et Dieu. Oui, l'obéissance, sous tous ses aspects, dans toutes ses dimensions.

 Et puis la patience. La patience, c'est-à-dire le support de tout ce qui ne dépend pas de nous, l'acceptation à la fois des contrariétés liées aux événements, et de nos propres limites et des limites des autres, surtout de nos propres limites, de notre pauvreté, la reconnaître et l'accepter. Et porter tout cela dans l'action de grâces, porter tout cela avec un cœur ouvert. Cela aussi est une expression du renoncement, d'un renoncement profond à nous-mêmes. Par la patience comme par l'obéissance, nous renonçons à nous faire le centre du monde. Nous acceptons tout ce qui est, tout ce que Dieu permet et comme disait Léon Bloy: «Tout ce que Dieu permet est aussi adorable que ce qu'il veut», il y a ce que Dieu veut, ce qui est positivement bon, et qui apparaît comme bon à notre raison. Et puis, il y a ce que Dieu permet, ce qui n'est pas directement voulu par Dieu, mais que Dieu permet, parce qu'il peut, lui, faire entrer dans son dessein de salut ce qui est négatif dans les événements, dans les choses, dans les autres et en nous-mêmes, à une condition. Cette seule condition pour que toutes ces choses négatives soient intégrées dans le dessein de salut de Dieu, c'est que nous les acceptions dans la patience et l'action de grâces. Que ce soit les contrariétés, que ce soit les maladies, que ce soit nos propres fautes, que ce soit la volonté des autres, tout cela peut entrer dans le dessein de Dieu, dans la mesure où nous savons l'accepter, où nous savons le porter dans la patience et l'action de grâces.

Et enfin la bienveillance. La bienveillance, c'est, encore une fois, le fait de ne jamais juger les autres d'une façon malveillante, de ne jamais soupçonner, de ne jamais condamner. Bien sûr, nous constatons parfois des négligences, certaines déficiences, certains manquements, mais l'humilité les interprète avec bienveillance, l'humilité voit le bon côté des choses et des personnes. Oui, ne pas juger, ne pas condamner, je le redis, c'est tout à fait fondamental.

 Saint Syméon le Nouveau Théologien disait : «Ne cesse pas de te repentir et de t'accuser toi-même, sans jamais accuser les autres. Aie aussi un sentiment de miséricorde envers toutes les créatures de Dieu, car nous sommes tous nés dans la faiblesse.»

 Oui, si nous arrivons, avec la grâce de Dieu, à avancer dans ce chemin, dans cette trinité de vertus, obéissance, patience, bienveillance, alors l'humilité pourra s'établir dans notre cœur.

 Et c'est cette humilité qui nous conduira à l'union avec Dieu, car comme je le disais tout à l'heure, l'humilité n'est que l'envers de la charité. L'humilité est le renoncement à nous-mêmes, à notre ego, à notre moi, à tout désir égoïste. Elle est en même temps communion à ce que Dieu est, à cet amour que Dieu est. Dans la mesure où l'humilité s'enracine dans notre cœur, la charité s'enracine aussi ; c'est par cette voie de l'humilité que l'amour de Dieu et l'amour du prochain peuvent véritablement prendre racine profondément en nous.

 Et à ce moment-là, nous deviendrons véritablement semblables à Dieu, ou plutôt nous participerons véritablement à la nature divine.

 Comme le disait saint Silouane : «L'humilité est la lumière dans laquelle nous voyons la lumière.»

 Les saints nous parlent de contemplation de Dieu. La contemplation, ce n'est pas quelque chose d'extraordinaire, c'est simplement de percevoir un rayon du visage de Dieu à travers cette participation à ce qu'il est, à cet amour qu'il est, dans notre cœur. Et c'est l'humilité qui nous ouvre à cela, qui nous fait participer ainsi à cette humilité de Dieu, à ce don éternel de soi-même qui est, pourrait-on dire, la vie même de la Sainte Trinité, où le Père se donne au Fils, où le Fils reçoit tout du Père et se donne tout entier à lui et au Saint-Esprit. Ce don, cette relation de chacune des personnes aux autres, qui est à la fois effusion totale et amour sans limite, c'est à cela que nous fait participer l'humilité; elle nous introduit, je dirais, au cœur même de la Sainte Trinité, elle nous fait participer véritablement à la divinité.

 Demandons au Seigneur de nous aider à entrer dans cet esprit de pénitence, dans l'esprit véritable du Carême, pour que, par l'humilité de notre cœur, nous nous unissions véritablement au Christ lui-même, le Fils bien-aimé, et que quelque chose du visage du Père, dans la puissance du Saint-Esprit, se reflète véritablement sur nos cœurs. Au Père, au Fils et à l'Esprit-Saint soit la gloire dans les siècles des siècles. Amen.